COVID-19: Le coumbite comme réponse à la pénurie de main-d’oeuvre agricole au Québec?

Avec la COVID-19, l’économie mondiale en prend un coup, notamment en ce qui concerne la circulation des biens et des personnes à travers les frontières. Au Québec, l’économie agricole n’est pas épargnée. Les consommateurs québécois ont cependant manifesté un grand intérêt pour l’appel du gouvernement à acheter local, aidés par la mise en place de la plateforme “panier bleu”. C’était aussi un appel à la solidarité, auquel les consommateurs ont massivement répondu. Ils promettent de jouer leur part. Mais les agriculteurs québécois seront-ils prêts, alors qu’une crise de main-d’oeuvre se profile à l’horizon?

Le Québec n’est pas seul à se retrouver actuellement dans cette situation, le reste du Canada et même l’Europe affrontent la même crise de main-d’œuvre. Au Québec, les inquiétudes montent déjà dans le milieu agricole, principalement dans le secteur maraîcher. L’annonce récente d’une entente pour faire venir des travailleurs étrangers par des vols nolisés pourrait ne pas suffire à évacuer toutes les incertitudes, alors qu’une hausse des prix des produits alimentaires est envisageable. Le gouvernement du Québec, à court d’options, envisage de fournir des incitatifs pour attirer vers ce secteur les travailleurs québécois. Ceux-ci sont pourtant réputés réticents face au travail agricole qui, disons-le, en plus d’être très demandant physiquement se fait aussi dans des conditions parfois extrêmes pour les travailleurs agricoles migrants et de plus en plus dénoncées. Les producteurs québécois ne devraient pourtant pas rater ce rendez-vous presque historique avec des consommateurs plus que jamais motivés à acheter local. C’est ici que la solidarité, cette fois entre producteurs, pourrait aussi entrer en jeu et contribuer à sauver la mise. 

Les inquiétudes sont surtout émises par les agriculteurs, à cause du risque de manquer de main-d’oeuvre agricole à la belle saison. En effet, chaque année, le Québec reçoit environ 8000 travailleurs agricoles saisonniers, provenant principalement du Mexique, du Guatemala et des Antilles dans le cadre d’une entente entre les gouvernements. Ils se retrouvent principalement dans le secteur maraîcher, connu pour être vorace en main-d’oeuvre. L’été est la saison décisive, mais les besoins s’étendent jusqu’à mi-automne. La fermeture des frontières et tout le lot d’incertitudes amenés par la pandémie de COVID-19 menace de rompre cette vieille habitude qui remonte aux années 1970. Ce sont plusieurs millions de dollars d’investissement qui risquent d’être perdus si les bras venaient à manquer pour la culture et la récolte des fruits et légumes du Québec. Un producteur craignait par exemple d’avoir à laisser pourrir ses légumes au champ faute de main-d’oeuvre, si les craintes actuelles devaient se confirmer. Entre la fourche et la fourchette, la COVID-19 menace de poser un mur. Alors qu’il s’agit bien d’un problème collectif, les solutions recherchées jusqu’ici restent surtout individuelles. Or, il existe une autre option, peut-être moins évidente au Québec mais qui l’est moins pour une personne qui vient d’Haïti: le travail collectif ou communautaire.

L’idée est simple et n’a rien de nouveau: une communauté se réunit pour effectuer un travail que personne ne peut faire tout seul mais dont tout le monde a besoin sur le plan individuel. Cela peut se faire gratuitement avec réciprocité (tout le monde aide chacun à tour de rôle) ou contre rémunération. En plusieurs endroits dans le monde et dans plusieurs cultures, des traditions pareilles existent, avec bien entendu des variantes pratiques et culturelles notables. Qu’on pense par exemple au “konbit” (ou coumbite) en Haïti, aux “mingas” du Chili, et plus près de nous au “gadugi” de la Nation Cherokee ou encore au “barn raising” chez les Amish de Pennsylvanie. Il faut cependant faire attention à la façon de nommer les choses, ces traditions peuvent avoir un sens culturel profond. Ainsi, en Haïti, le coumbite (communauté de paysans offrant à chaque membre un travail agricole gratuit avec réciprocité) peut très bien constituer un acte de résistance politique et historique ou tout simplement s’insérer dans un mode de production capitaliste. Cela dit, cette tradition a déjà donné son nom à diverses initiatives communautaires prises à l’extérieur du pays, y compris au Québec.

Quoi qu’il en soit, le Québec a aussi une longue tradition en matière d’économie sociale et solidaire et dont le leadership en la matière dépasse les frontières (il suffit de penser au mouvement Desjardins). Il est donc bien placé pour trouver une inspiration dans les traditions de travail collectif pour affronter la crise actuelle. Concrètement, ce qui est proposé ici, c’est d’envisager que les agriculteurs québécois, dans un type de production donné ou selon d’autres critères (comme la proximité géographique), deviennent eux-mêmes des travailleurs agricoles disponibles pour travailler sur les autres fermes ayant des besoins similaires en main-d’oeuvre. Cette mutualisation pourrait sauver des récoltes. Même avec rémunération, un tel faisceau constituerait un beau geste de solidarité.

Un portrait sectoriel dressé en 2015 par le Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) fait état de plus de 1500 fermes au Québec rien que dans la production de légumes frais. Cette production se concentrait près des grands centres commerciaux et la Montérégie représente à elle seule 56% des superficies provinciales. Contrairement aux travailleurs en provenance d’autres secteurs que le gouvernement compte attirer, les producteurs maraîchers (ou agricoles en général) ont déjà l’expérience et la qualification. Dans les circonstances exceptionnelles actuelles, ils sont donc bien placés pour collectivement combler le manque de main-d’oeuvre agricole. Seule la barrière sociale subsiste. Si elle devait être surmontée, les retombées pourraient aller au-delà de la crise actuelle.

Pour autant, cette barrière sociale ne tombera pas toute seule. Même si l’esprit du coumbite relève avant tout du volontariat, le gouvernement pourrait jouer un rôle structurant (un peu comme il l’a fait avec l’initiative jebenevole.com) et fournir les incitatifs adéquats pour favoriser une action collective comparable. On peut penser notamment à son intervention dans l’analyse de la faisabilité de la chose, pour commencer, à l’organisation d’un transport sécuritaire, à la mise en relation des agriculteurs intéressés, au soutien pour le respect des normes sanitaires et même à un éventuel soutien financier. Le Québec vit une période charnière. C’est ensemble que les solutions doivent être trouvées et le Québec, par son histoire, est à une position privilégiée pour fournir un modèle de coopération qui pourrait à son tour inspirer d’autres cieux, au Canada comme ailleurs.

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