Les errements d’une agriculture unifonctionnelle

Toute agriculture (même productiviste) est multifonctionnelle. Elles assurent toutes des fonctions environnementales ou sociales, en plus de la traditionnelle fonction productive. Cependant, certains modèles peuvent être moins multifonctionnels que d’autres. Ils peuvent même pousser le bouchon jusqu’à presque se réduire à une seule fonction. C’est ce qui est arrivé à l’agriculture dans beaucoup de pays dits développés.

Il faut comprendre que l’émergence de la multifonctionnalité agricole dans les débats et négociations internationales autour de l’agriculture est intimement liée à la contestation, à partir des années 80, non seulement du modèle agricole productiviste mis en place après la seconde guerre mondiale, mais aussi à la remise en question du mode de régulation qui a soutenu le développement de ce modèle.

D’ailleurs, on peut même se demander si ce modèle aurait perduré sans les politiques interventionnistes qui l’ont soutenu dans les pays occidentaux. On ne manquera pas cette occasion de souligner que ce modèle, aujourd’hui contesté sinon décrié (même s’il reste le modèle dominant dans les pays développés et un parangon de succès pour certains leaders au Sud), était jadis plébiscité par les consommateurs. Ceux-ci étaient heureux de pouvoir se nourrir à bas prix, il leur importait peu de savoir si c’était le « juste prix ».

Aujourd’hui, devant l’impasse que représente le manque de durabilité de ce modèle, les consommateurs occidentaux commencent à retourner leur veste. On nous parle de consommation éthique. Le modèle agricole productiviste, capitaliste à outrance a tôt s’accaparer de ce discours vendeur. La révolution écocitoyenne annoncée se conventionnalise.

Ce n’est pas mon intention de vendre la multifonctionnalité comme une panacée – un article récent souligne comment il est facile de la dénaturer pour en faire le nouveau cheval de bataille du dogme de la dérégulation et du néolibéralisme à tout-va. Cependant, je crois qu’il serait bon de regarder tout le potentiel qu’il offre et de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Pour cela, je propose un petit retour sur comment les pays développés en sont arrivés à cette impasse en montrant combien une « perte de multifonctionnalité agricole », comme l’appelle Annie Royer, peut être socialement coûteuse.

Le modèle agricole productiviste

Le modèle agricole productiviste, comme son nom l’indique, vise une productivité accrue, notamment par une mécanisation poussée, l’utilisation de semences améliorées en monoculture (ou de races améliorées, pour l’élevage) et l’usage massif de pesticides et d’engrais chimiques. Selon notre terminologie, on peut dire que c’est une agriculture qui priorise les fonctions productives sur les autres fonctions que l’agriculture est censée remplir. Ce modèle se rapprocherait donc d’une agriculture unifonctionnelle, contrairement au modèle agricole traditionnel de polyculture élevage.

En ce qui concerne la fonction de base qui est la production d’aliments, le modèle productiviste a donné des résultats très satisfaisants dans les pays développés. En plus d’avoir permis de résoudre les problèmes de pénurie au lendemain de la seconde guerre mondiale, il a même permis de dégager des surplus importants pour l’exportation. Mais la gestion et l’écoulement de ces surplus sont devenus difficiles et ceci a même conduit à une guerre de prix entre les États-Unis et l’Europe à partir des années 70. Quant au rôle d’approvisionnement des industries en matières premières, l’agriculture productiviste l’a pleinement rempli. Le modèle productiviste a donc permis à l’agriculture de remplir ses fonctions productives avec une efficacité inégalée.

Dans la suite, je montre cependant que l’agriculture productiviste ne remplit plus certaines des autres fonctions attribuées à l’agriculture et que ceci a eu des conséquences fâcheuses qui ont d’ailleurs conduit à la contestation de ce modèle. Puisqu’un retour à la polyculture élevage n’est ni envisageable ni forcément souhaitable (car ce modèle a également ses limites, notamment en termes de productivité), je propose que la reconnaissance et la promotion de la multifonctionnalité agricole est un bon compromis par rapport au modèle productiviste. Il a l’avantage de ne pas tout faire reposer sur les choix individuels, contrairement au mouvement pour la consommation éthique. L’État a nécessairement un rôle à jouer dans un débat sur la multifonctionnalité sans sacrifier l’efficacité économique et se substituer totalement au marché.

De plus, comme le mode de régulation a contribué à la perte de multifonctionnalité observée dans l’agriculture occidentale, il revient à l’État d’y remédier, de réparer son erreur : le concept de multifonctionnalité apparait alors comme un outil pertinent pour marquer cette transition, sans nécessairement rejeter complètement les autres projets de révolutions (relocalisation de l’agriculture, consommation éthique, digitalisation de l’agriculture, etc.).

Les conséquences de la perte des fonctions sociales de l’agriculture

Le modèle agricole productiviste en remplissant ses fonctions économiques a aussi permis d’assurer les objectifs quantitatifs de sécurité alimentaire. Là où il a moins réussi, c’est dans la garantie de l’innocuité alimentaire. En effet, de nombreuses crises sanitaires ont contribué à miner confiance des consommateurs dans la sûreté du système alimentaire conventionnel. On peut citer, sans s’y limiter: la maladie de la vache folle (plus zuzument appelée encéphalopathie spongiforme bovine), la fièvre aphteuse, la contamination à la dioxine et plus récemment la grippe aviaire qui sont autant de crises sanitaires ayant frappé le modèle productiviste et la grande distribution alimentaire qui va ou vient avec.

Il est quand même paradoxal que ce soit à l’heure où les contrôles sanitaires sont plus stricts que jamais que cette crise de confiance survienne. Mais elle n’est pas non plus sans fondements, vu l’ampleur qu’ont prise les récentes crises de sûreté alimentaire et la difficulté que le système agroalimentaire a eu à enrayer ces crises.

Une autre fonction sociale qu’aurait perdu le modèle agricole productiviste et qui a eu des conséquences fâcheuses est la contribution au maintien de la viabilité des zones rurales et à l’emploi rural. À mesure que l’agriculture se mécanisait, elle est devenue de moins en moins intensive en travail. Beaucoup de travailleurs agricoles ont dû se tourner vers les villes (qui entre-temps s’industrialisaient). La population rurale a fortement décliné. De nouvelles activités se sont certes développées en milieu rural (au point où aujourd’hui l’agriculture n’est plus le premier fournisseur d’emploi rural), mais on ne peut que constater que les problèmes de dévitalisation sont apparus parallèlement à cette réorientation de l’agriculture vers ses fonctions productives.

La concurrence accrue a aussi conduit à la marginalisation de certains agriculteurs, de certaines régions, à la disparition de certains produits de terroir et a soulevé récemment les inquiétudes des consommateurs quant aux mauvais traitements que subissent les animaux dans ce modèle agroindustriel.

Les conséquences de la perte des fonctions environnementales

Les conséquences sur l’environnement sont encore plus évidentes et ont suscité, juste avant l’émergence du concept de multifonctionnalité agricole dans les débats, des inquiétudes à partir des années 80 quant à la durabilité environnementale d’un tel modèle.

Certes, toute production agricole a des effets négatifs sur l’environnement. L’agriculture n’a d’ailleurs rien de naturel, elle a été inventée, même si certains entomologistes nous diront que les fourmis la pratiquaient déjà bien avant nous.

Quoi qu’il en soit, le système de polyculture élevage, étant plus dépendant de l’environnement pour sa reproduction, était parvenu à maintenir des pratiques plus respectueuses de cet environnement (rotations des cultures, utilisation de fumier, etc.).

La possibilité d’utiliser des engrais chimiques a, heureusement ou malheureusement, permis aux agriculteurs de se soustraire à ces contraintes naturelles et de passer à la monoculture (dans une recherche effrénée d’économies d’échelle et de profit). Mais en prélevant cycles après cycles les mêmes éléments nutritifs du sol, la monoculture appauvrit la fertilité du sol à moyen et long terme.

De plus, les cultures devenant plus que jamais sensibles aux maladies et aux pestes à la suite d’une sélection accrue, la lutte se fait dès lors avec un usage massif de pesticides qui occasionnent des rejets dans l’environnement polluant ainsi l’eau et les sols, là où les rotations culturales suffisaient à lutter contre certaines maladies et certaines pestes. On parle alors d’externalités négatives sur l’environnement. J’ai abordé cette question des externalités dans plusieurs billets et aussi dans ce récent épisode de podcast (en créole). J’en profite pour vous inviter à l’écouter si ce n’est déjà fait.

S1E05-Pouki todchanj lan fin monte apre sa l tonbe desann? (Pati 2) Kreyonomi podcast

Nan dezyèm pati diskisyon sa nou te gen ak ekonomis Standley Réginald epi Débora Descieux a, nou diskite dirèkteman koz varyasyon todchanj lan alafwa istorikman e aktyèlman. Nan gade konsekans dènye chanjman yo ka genyen tou. Nan fen an, nou fè yon ti louvri kad la sou jan nou ta ka inove finans peyi a atravè yon seri zouti tankou kontra alavans, divèsifikasyon mache ak pwodui finansye yo e menm entèlijans atifisyèl. — Send in a voice message: https://anchor.fm/kreyonomi/message
  1. S1E05-Pouki todchanj lan fin monte apre sa l tonbe desann? (Pati 2)
  2. S1E05-Finans, labank, bidjè, PetroCaribe ak todchanj ann Ayiti (Pati 1)
  3. S01E04-Pouki tout moun pa manifeste? Yon ti bat bouch sou reskiyaj
  4. S01E03-Dous pou dous? Ekonomi an pratik
  5. S01E02-Kòman dyaspora a ka ede Ayiti?

L’agrobiodiversité a considérablement chuté également, car seules les espèces et les races/cultivars les plus productifs étaient reproduits. Aussi, les pratiques culturales extrêmes menacent la biodiversité du sol et du sous-sol.

Et c’est sans oublier la contribution de ce modèle agricole absurde (notamment, l’élevage industriel) au réchauffement d’une planète déjà en surchauffe.

Est-ce bien de cela que Haïti a besoin? Est-ce donc cela le développement dont nous rêvons?

Un commentaire sur « Les errements d’une agriculture unifonctionnelle »

  1. Sur quelle Base Ecrivez Vous , Stevens Azima :  » Puisqu’un retour à la polyculture élevage n’est ni envisageable ni forcément souhaitable (car ce modèle a également ses limites, notamment en termes de productivité) » ???!!! Erreur de Depart FATALE qui vient biaiser toutes les considerations intéressantes et éventuellement utiles présentées ultérieurement !!!

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