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Comment aider l’agriculture (Lu pour vous)

Il y a quelques temps, j'ai lu ce texte dans le livre de Butault Jean-Pierre sur les diverses formes que peut prendre l'intervention de l'État dans le secteur agricole. C'est un texte qui offre un tour d'horizon assez approfondi, tout en restant synthétique. Il vieillit assez bien et permet encore de comprendre certains aspects des conflits entre les États mais aussi au sein même des États, au Nord comme au Sud, en lien avec l'agriculture. Malgré quelques efforts de simplification, la lecture de ce résumé (lui-même assez long) peut présenter quelques difficultés.   

Référence complète: Butault J.P. et C. Le Mouël, Pourquoi et comment intervenir en agriculture? In Butault Jean-Pierre, éditeur, Les soutiens à l’agriculture. Théorie, histoire, mesure. INRA éditions, Paris, 2004, pp. 11 à 67.

Les arguments en faveur d’une libéralisation des marchés agricoles font intervenir principalement la loi des avantages comparatifs de Ricardo. Cette loi montre que, théoriquement, tous les pays peuvent gagner à l’échange sur le plan économique. La possibilité que le commerce international prémunisse contre l’insécurité alimentaire est aussi avancée comme argument, dans la mesure où il y a peu de chances que tous les pays soient affectés en même temps par les mêmes conditions climatiques susceptibles de faire baisser la production agricole.

Toutefois, le constat est que les États interviennent encore dans l’agriculture et plusieurs raisons peuvent l’expliquer. En plus du fait que le secteur agricole ne semble pas se prêter à une application rigoureuse de la loi des avantages comparatifs, il aurait des caractéristiques spécifiques (notamment demande inélastique , offre très élastique à moyen terme et incertaine, fixité des facteurs de production). Leur impact éventuellement négatif sur la sécurité alimentaire (du fait de l’instabilité des marchés ) et les revenus des agriculteurs sont décrits dans la question du problème agricole (ou « farm problem » en anglais). D’autres raisons extra-économiques font intervenir des objectifs stratégiques de certains États, comme l’indépendance alimentaire, les retombées positives des exportations agricoles et la relative influence sociale et politique des agriculteurs.

Si le contenu du discours justifiant une intervention en agriculture varie peu, les façons d’intervenir peuvent varier considérablement d’un Etat à un autre. On peut retenir six grands modes d’intervention en agriculture, selon le type d’instrument utilisé. De façon plus schématique, ces interventions peuvent s’effecteur au niveau du commerce extérieur, des marchés intérieurs ou encore, au niveau des facteurs de production.

Au niveau des échanges extérieurs, l’intervention principale consiste à instituer un droit de douane à l’importation.

Au niveau des marchés internes, on peut viser un prix garanti par intervention directe sur le marché, subventionner la production ou contrôler l’offre par un système de quotas de production (entre autres moyens).

Enfin, au niveau des facteurs de production, on pratiquera des aides aux intrants ou des aides aux facteurs quasi-fixes comme la terre.

Outre ces modes d’intervention classiques, un mode de soutien dit découplé (ou délié) a émergé comme un possible compromis entre intervenir en agriculture et libéraliser les échanges agricoles. Dans la suite, on en discute sommairement après avoir présenté les principaux modes d’intervention susmentionnés, leurs avantages et leurs inconvénients. Les avantages et les inconvénients varient selon qu’on considère les effets sur le contribuable, le consommateur ou le producteur, selon que le pays est importateur ou exportateur et selon qu’il s’agit d’un « petit pays » ou d’un « grand pays » (terminologie renvoyant au poids du pays dans les échanges mondiaux).

Droit de douane

L’institution d’un droit de douane permet de « protéger le marché intérieur de la concurrence des importations étrangères » (Butault, 2004, p. 24).

Le droit de douane peut prendre la forme d’une taxe proportionnelle au prix mondial (droit de douane ad valorem) pour un produit donné ou constituer un montant fixe prélevé par unité importée (droit de douane spécifique).

Dans les deux cas, cela fait augmenter le prix du produit importé sur le marché intérieur. Il est alors plus élevé que le prix du même produit d’origine nationale (supposé égal au prix mondial initialement). Ceci conduit les consommateurs à se tourner vers le produit national, tirant ainsi son prix à la hausse.

Au final, le consommateur se retrouve perdant car il consomme moins qu’initialement et paie plus cher, contrairement aux producteurs nationaux qui peuvent alors produire plus et vendre plus cher leurs produits.

Quant au contribuable, les recettes douanières constituent pour lui un gain.

Dans le cas d’un petit pays, la collectivité réalise une perte nette en raison des distorsions (allocations non optimales des ressources, au niveau de la production et de la consommation). Les conclusions sont quasiment les mêmes dans le cas d’un grand pays, la différence étant la possibilité que l’amélioration des termes de l’échange, induite par son impact sur le prix mondial et bénéfique pour le contribuable, compense les pertes liées aux distorsions et conduise alors à un gain net pour la société.

Prix garanti

Le prix garanti par intervention directe sur le marché intérieur peut être utilisé pour le soustraire ce marché aux fluctuations du prix mondial ou à la volatilité des prix agricoles.

Pour garantir ce prix institutionnel, un organisme de stockage public achète une quantité de l’offre en cas d’excès d’offre (une demande supplémentaire est créée) ou vend une quantité du produit stocké en cas de demande excédentaire.

Si le prix institutionnel est fixé à un niveau supérieur au prix mondial, cela implique pour un pays importateur l’établissement conjoint d’une taxe sur les importations (un « prélèvement ») pour ramener le produit concurrent importé au même niveau de prix que le produit national (sinon seul le produit importé serait consommé). Le prélèvement varie donc en sens inverse du niveau du prix mondial afin de ramener ce prix au niveau du prix institutionnel, ce qui différencie le prélèvement d’un droit de droit de douane équivalent.

Les pertes pour la collectivité sont les mêmes qu’avec un droit de douane équivalent mais sont susceptibles d’augmenter (d’être réduites) par une diminution (augmentation) du prix mondial.

D’un autre côté, l’existence de prix soutenu dans un secteur de production peut motiver une substitution du produit soutenu à d’autres produits non soutenus (donc jugés plus risqués), en même temps que se contracte la demande. Ainsi, l’offre du produit soutenu peut croître si vite que le pays en devient un exportateur. Cette croissance de la production peut s’expliquer aussi par le fait que le soutien du prix encourage la recherche de gains de productivité (« progrès technique induit »).

Comme le prix institutionnel est fixé supérieur au prix mondial, les contribuables doivent alors financer la différence pour que l’exportation des excédents d’offre (non absorbables par l’organisme stockeur) soit possible au prix mondial (subvention à l’exportation).

La perte nette observée dans le cas d’un « petit pays » exportateur est due aux effets distorsifs sur la production et la consommation et au coût que supporte le contribuable. La perte nette est encore plus importante dans le cas d’un « grand pays » exportateur car l’augmentation de ses exportations fait diminuer le prix mondial ce qui détériore ses termes de l’échange au bénéfice des consommateurs étrangers. Le « grand pays » exportateur peut même être pris dans un cercle vicieux si la demande intérieure continue de se contracter alors les exportations subventionnées augmentent.

Subvention à la production

Un autre mode d’intervention sur le marché consiste à laisser le prix intérieur inchangé sur le marché et à payer les agriculteurs la différence avec le prix institutionnel fixé (subvention variable à la production).

Seuls les producteurs sont protégés des fluctuations de prix. Les consommateurs achètent le produit au prix mondial.

Aucune recette douanière ne bénéficie au contribuable si le pays est importateur et il n’a pas à financer une subvention à l’exportation si le pays est exportateur.

On constate par ailleurs, comme avec le prix garanti, des effets distorsifs au niveau de la production car les producteurs allouent plus de ressources à la production subventionnée qu’ils n’en alloueraient sans la subvention. Les producteurs augmentent donc leur production et par conséquent font augmenter les subventions (en valeur), financées par le contribuable.

Pour un « petit pays », comme la production augmente alors que la consommation reste stable (le prix intérieur restant inchangé), cela affecte à la baisse les importations ou à la hausse les exportations sans changer le prix mondial. Finalement, avec une subvention à la production, la collectivité enregistre une perte nette essentiellement due aux effets distorsifs de la politique sur la production.

Pour la même politique, dans le cas d’un « grand pays » importateur, la baisse du prix mondial induit par l’augmentation de production conduit le consommateur à consommer plus en payant moins cher : il réalise un gain net. La baisse du prix mondial est due à une substitution de la production nationale aux importations. Un gain net reste donc possible pour la collectivité pourvu que le gain net réalisé par les consommateurs compense la perte nette subie par le contribuable.

Dans le cas d’un « grand pays » exportateur, le prix mondial baisse en raison de la substitution de la production aux importations mais aussi en raison de l’augmentation des exportations consécutive à celle de la production : la subvention coûte de plus en plus cher au contribuable puisque le prix mondial baisse, les exportations augmentent et les producteurs continuent de recevoir la différence (de plus en plus grande) avec le prix institutionnel grâce à la subvention. Il y a également détérioration des termes de l’échange, en partie captée par les consommateurs étrangers. L’importance (croissante) de la perte nette couplée aux effets distorsifs sur la production conduisent à une perte nette pour la collectivité.

On a pu remarquer des différences entre les effets du prix garanti par une subvention variable à la production et ceux du prix garanti par intervention directe sur le marché intérieur. Notamment, les effets distorsifs et les pertes du contribuable semblent moins sévères dans le cas de la subvention. Avec la subvention variable à la production, le consommateur réaliserait toujours un gain net positif (« grand pays ») ou nul tout au moins (« petit pays »). Toutefois, ces différences tendent à s’estomper si la demande intérieure du produit est inélastique, comme c’est souvent le cas en agriculture. Néanmoins, d’autres différences renvoient à la « transparence » de la politique, aux coûts administratifs engendrés et au coût d’opportunité des fonds publics (surtout dans le cas de la subvention), à la justice sociale quand les consommateurs (les pauvres plus que les riches) supportent les coûts (intervention directe). Enfin, il y a une controverse sur l’impact (négatif ou positif) sur les pays en développement de ces politiques dans les « grands pays », qui auraient contribué à tirer les prix mondiaux à la baisse.

Quotas de production

Un troisième mode d’intervention sur le marché intérieur consiste à intervenir en amont pour contrôler l’offre. On peut exercer ce contrôle ex post (par exemple, en détruisant les quantités excédentaires) ou ex ante, notamment par la répartition de droits à produire ou quotas de production.

Le contingement ex ante de la production par les quotas apparaît comme la forme la plus « pure » de contrôle de l’offre. Au Canada, les œufs, les volailles et le lait sont sous un système de gestion de l’offre par des quotas de production.

Si on part d’une situation de libre-échange, la mise en place d’un système de quotas limitant la production globale peut permettre d’augmenter le revenu des agriculteurs en faisant augmenter le prix intérieur. Dans ce cas, le contingentement va de pair avec un contrôle des importations aux frontières, par exemple en instituant des droits de douane.

Si la demande intérieure est inélastique, il suffit d’une faible réduction de l’offre pour faire augmenter considérablement les revenus des agriculteurs (Loi de King). Le quota optimal est celui qui annule l’effet de la baisse des recettes due à la baisse de production par l’effet de l’augmentation des recettes consécutive à l’augmentation des prix.

Ce système a l’avantage de ne rien coûter au contribuable et peut être particulièrement intéressant si le coût d’opportunité des fonds publics est élevé. Mais le système impute une perte nette au consommateur qui supporte entièrement l’augmentation de prix. De plus, les producteurs réalisent un gain moindre qu’avec un système de prix garanti car le volume de production est sous contrainte.

Le système de quotas, contrairement au système de prix garanti, conduit à un marché pratiquement fermé au commerce international. Mais il peut être intéressant de coupler un système de quotas avec un système de prix garanti pour contrôler l’augmentation de la production attendue avec la mise en place du système de prix garanti.

Finalement, les principaux inconvénients théoriques du système de quotas sont la perte subie par les consommateurs, une entrave à l’innovation et à la recherche de gains de productivité (ces gains n’étant pas valorisés), le monolithisme dans lequel il place les producteurs si les droits à produire ne sont pas échangeables et la déconnexion du prix intérieur par rapport au marché mondial.

Aide aux facteurs de production

Une autre catégorie d’interventions courantes en agriculture consiste au soutien par l’aide aux intrants variables (tels que les semences et les engrais) ou par l’aide aux facteurs de production fixes ou quasi-fixes (comme la terre). En modifiant le coût de production par unité produite, ces formes d’aide sont susceptibles d’amener les producteurs à modifier leur combinaison de ces intrants ou leur utilisation de ces facteurs.

Si on se concentre sur un produit pour lequel on fait diminuer le coût d’un des intrants utilisés pour sa production, on s’attend à observer un effet de substitution de cet intrant aux autres intrants et un effet d’expansion se traduisant par une augmentation du volume produit. En économie fermée, compte tenu de la loi de King, cet effet d’expansion est susceptible de faire baisser le prix et le revenu des agriculteurs que la politique était censée aider. Dans une économie ouverte, aucun effet sur le prix mondial ou la consommation intérieure ne sera observé dans le cas d’un « petit pays ». En revanche, dans le cas d’un « grand pays », un accroissement de production pourra être observé et contribuer à tirer à la baisse le prix mondial et, par suite, le prix du marché intérieur.

Si plusieurs produits sont en jeu, des effets de substitution des productions concernées par l’aide aux intrants aux productions non couvertes sont susceptibles d’être observées si la spécificité de l’intrant à certaines productions est élevée. Des effets de distorsion sur le commerce international peuvent aussi être observés.

Quant à l’aide à un facteur de production quasi-fixe comme la terre, le principal effet attendu est l’augmentation de la rémunération de ce facteur, et du revenu de l’agriculteur si le facteur lui appartient, dans un cadre monoproduit. Dans un cadre multiproduit, si on observe un effet de substitution sur les surfaces cultivées, l’effet d’expansion sera limité par le fait que la politique ne concerne pas les intrants variables et n’affecte pas les rendements. Cette aide peut se rapprocher des systèmes émergents d’aides dites découplées quand il n’y a pas d’obligation à produire pour en bénéficier.

Un mot doit être placé sur cette notion de découplage qui renvoie à des interventions (essentiellement des paiements forfaitaires) indépendantes des décisions de production et de consommation et n’interférant pas avec le libre fonctionnement des marchés, du moins en théorie. Plusieurs études soulignent que les politiques ne sont peut-être jamais parfaitement découplées (existence d’effet de revenu, d’effet d’assurance, etc.). Toutefois, le découplage apparaît comme un compromis acceptable et accepté, voire transitoire, entre intervenir et libéraliser complètement le secteur agricole, un secteur qui revêt encore un rôle vraiment stratégique.

Lu pour vous: Les multinationales dans le système alimentaire

Référence de l’article

Rastoin, J. L. (2008). Les multinationales dans le système alimentaire. Revue Projet, (6), 61-69.

Mots-clés :

Grande distribution, industrie agroalimentaire, concentration, gouvernance des multinationales

Synthèse :

L’avènement du modèle alimentaire tertiarisé (Mait) aujourd’hui est le fruit des effets conjugués de différents facteurs historiques, économiques (le marché), socioculturels (démographie, genre, urbanisation, etc.) et technologiques (de l’invention du feu jusqu’aux développements récents des NTIC et des biotechnologies en passant par la révolution industrielle).

Les services et les marges représentent à eux seuls 50% du prix moyen des aliments dans les pays à haut revenu. Dans le Mait, des entreprises marginales de type TPE/PME et de puissantes multinationales coexistent : les structures de marché y sont donc duales.

Les chiffres d’affaires des multinationales concentrent le tiers de ceux de toute l’industrie agroalimentaire, qui elle-même domine l’industrie manufacturière de nombreux pays. Les plus grandes firmes du monde se retrouvent dans la grande distribution alimentaire.

Le paradoxe du Mait est d’être basé à la fois sur une logique de concentration accélérée des entreprises et sur une logique individualiste au niveau de la consommation.

C’est en amont de la production agricole, au niveau de la fourniture d’intrants et de matériels agricoles que la concentration est la plus marquée avec une présence forte –et controversée- des multinationales. De façon plus générale, une quarantaine de multinationales, dont une majorité provenant des États-Unis, dominent le système alimentaire mondial. Toutefois, la montée des fonds d’investissements et la constitution de multinationales dans certains pays émergents (Chine, Inde, Argentine, Brésil, Mexique) pourrait modifier le paysage. De plus, à cette concentration s’ajoute un intérêt renouvelé des grandes firmes agro-alimentaires pour l’intégration verticale de la production agricole. Les intérêts motivant ces évolutions soulèvent des préoccupations majeures en matière d’équité des rapports et des externalités négatives de la production.

Deux forces contradictoires sont à l’œuvre au sein de ces grandes firmes. Les intérêts des actionnaires les tirent vers la maximisation du retour sur investissement à court terme et la valorisation des actions à moyen et long terme. Mais ces horizons peuvent varier selon le type d’actionnaires (les spéculateurs visant un horizon plus rapproché que les familles fondatrices et les investisseurs individuels). La recherche de rentabilité maximum à court terme peut fortement motiver à placer des parts croissantes du capital sur les marchés financiers, et les risques associés à ces placements soulèvent de graves enjeux de sécurité alimentaire qui sont peu abordés. Quant à l’autre force, elle est portée par les parties prenantes (stakeholders) qui semblent tirer ces firmes vers des objectifs de développement durable et de façon plus éclatée, vers des objectifs d’équité salariale (salariés), d’amélioration du rapport qualité/prix (clients et consommateurs), de transparence (société civile). Quant au gouvernement, les objectifs qu’il porte vis-à-vis de ces firmes sont ambigus.

Les grandes firmes exploitent trois ressources stratégiques pour atteindre leurs objectifs.

Leur portefeuille de produits est de plus en plus simplifié et sophistiqué en même temps. Ainsi, voit-on par exemple les entreprises de la chimie en amont de la production agricole se spécialiser soit en production de semences, en santé végétale et animale ou en production d’engrais. L’autre aspect mentionné dans l’évolution du portefeuille de produits des grandes firmes renvoie à la symbolique du produit, notamment par la mobilisation des concepts de santé, de terroir et des outils du marketing en général (cas de Nestlé).

La décision de localisation des filiales de ces grandes firmes à travers différents pays dans le monde constitue un deuxième outil stratégique. On les voit s’implanter surtout dans des pays où le pouvoir d’achat est élevé ou augmente. Pour les filiales intervenant dans la fabrication, la possibilité de profiter d’un avantage comparatif dans le pays d’implantation est un critère de décision, ce qui soulève des questionnements quant à la concurrence avec les firmes des pays hôtes et à la possibilité de marginalisation de certaines zones de production agricole après l’entrée des filiales de multinationales.

Enfin, ces firmes misent sur une organisation et un management qui les orientent vers une concentration des données au sommet et la répartition des filiales à travers le monde selon un critère coûts/avantages.

Le caractère global (voire glocal) de ces grandes firmes et l’énorme pouvoir de marché dont elles peuvent disposer justifient les questionnements qu’elles soulèvent. Malgré ce pouvoir, parfois comparable à celui des gouvernements, ces firmes ne sont pas parvenues à réduire de façon satisfaisante la faim dans le monde. Elles contribueraient même à l’apparition de véritables problèmes de santé publique (obésité, diabète, cancers, etc.). De plus, les inégalités salariales qui existent au sein de ces grandes firmes et les disparités qu’elles peuvent provoquer entre régions et entre pays montrent les limites de ce modèle. Cela amène l’auteur à plaider pour un modèle alternatif basé sur la proximité.

Discussion critique

L’article est ambitieux. Il s’agit de présenter le système alimentaire mondial. On voit l’auteur, certes connu pour ses travaux sur le système alimentaire à l’échelle mondiale, dresser en seulement quelques lignes l’histoire du système alimentaire mondial. On peut douter que cette analyse soit complète et prenne en compte toutes les dimensions de la question. L’esprit de synthèse de l’auteur est certes remarquable, mais parfois il conduit à un discours discontinu où tantôt l’auteur parle de l’industrie agroalimentaire en général et tantôt il se concentre sur les multinationales dans le système alimentaire moderne.

Il est également déplorable de voir que l’auteur mélange sa position personnelle sur certaines questions controversées avec la partie scientifique de son analyse. Par exemple, l’auteur présente à la fin de l’article les grandes firmes comme des sources de pandémies comme les cancers. D’abord, il n’est pas sûr qu’on puisse parler de pandémie pour les cancers. Ensuite, il n’y a pas de consensus scientifique général sur les relations entre biotechnologies ou les pesticides et les cancers : les études les plus alarmantes sur la question et qui font autorité parlent à la rigueur de « cancérogénicité probable ». Certes, les préoccupations de l’auteur sont pertinentes compte tenu de l’énorme pouvoir  de ces multinationales (je ne sais pas s’il est rigoureux de parler de « pouvoir de marché » comme l’auteur), mais l’article accuse un manque certain de rigueur et de recul.

Ce qu’on peut retenir

Le système alimentaire mondial est basé sur un modèle alimentaire agro-industriel tertiarisé. Ce système dual est dominé par de grandes firmes multinationales, avec des petites firmes en marge. Les plus grandes firmes du monde se retrouvent dans la grande distribution alimentaire et les entreprises de l’industrie alimentaire figurent parmi les plus grandes de l’industrie manufacturière en général dans de nombreux pays. Les grandes firmes sont tirées par les objectifs contradictoires de leurs actionnaires et des parties prenantes (salariés, société civile, etc.), respectivement basés sur la maximisation du retour sur investissement à court ou moyen terme et la valorisation du capital et sur le développement durable. Ces firmes mobilisent trois principaux leviers stratégiques pour se développer : un portefeuille de produits spécialisé ou misant sur la symbolique (santé, proximité, etc.), une localisation des activités un peu partout dans le monde mais fonction de certains critères (marchés démographiques solvables, avantages comparatifs) ainsi qu’un management raisonné.

COVID-19: Le coumbite comme réponse à la pénurie de main-d’oeuvre agricole au Québec?

Avec la COVID-19, l’économie mondiale en prend un coup, notamment en ce qui concerne la circulation des biens et des personnes à travers les frontières. Au Québec, l’économie agricole n’est pas épargnée. Les consommateurs québécois ont cependant manifesté un grand intérêt pour l’appel du gouvernement à acheter local, aidés par la mise en place de la plateforme “panier bleu”. C’était aussi un appel à la solidarité, auquel les consommateurs ont massivement répondu. Ils promettent de jouer leur part. Mais les agriculteurs québécois seront-ils prêts, alors qu’une crise de main-d’oeuvre se profile à l’horizon?

Le Québec n’est pas seul à se retrouver actuellement dans cette situation, le reste du Canada et même l’Europe affrontent la même crise de main-d’œuvre. Au Québec, les inquiétudes montent déjà dans le milieu agricole, principalement dans le secteur maraîcher. L’annonce récente d’une entente pour faire venir des travailleurs étrangers par des vols nolisés pourrait ne pas suffire à évacuer toutes les incertitudes, alors qu’une hausse des prix des produits alimentaires est envisageable. Le gouvernement du Québec, à court d’options, envisage de fournir des incitatifs pour attirer vers ce secteur les travailleurs québécois. Ceux-ci sont pourtant réputés réticents face au travail agricole qui, disons-le, en plus d’être très demandant physiquement se fait aussi dans des conditions parfois extrêmes pour les travailleurs agricoles migrants et de plus en plus dénoncées. Les producteurs québécois ne devraient pourtant pas rater ce rendez-vous presque historique avec des consommateurs plus que jamais motivés à acheter local. C’est ici que la solidarité, cette fois entre producteurs, pourrait aussi entrer en jeu et contribuer à sauver la mise. 

Les inquiétudes sont surtout émises par les agriculteurs, à cause du risque de manquer de main-d’oeuvre agricole à la belle saison. En effet, chaque année, le Québec reçoit environ 8000 travailleurs agricoles saisonniers, provenant principalement du Mexique, du Guatemala et des Antilles dans le cadre d’une entente entre les gouvernements. Ils se retrouvent principalement dans le secteur maraîcher, connu pour être vorace en main-d’oeuvre. L’été est la saison décisive, mais les besoins s’étendent jusqu’à mi-automne. La fermeture des frontières et tout le lot d’incertitudes amenés par la pandémie de COVID-19 menace de rompre cette vieille habitude qui remonte aux années 1970. Ce sont plusieurs millions de dollars d’investissement qui risquent d’être perdus si les bras venaient à manquer pour la culture et la récolte des fruits et légumes du Québec. Un producteur craignait par exemple d’avoir à laisser pourrir ses légumes au champ faute de main-d’oeuvre, si les craintes actuelles devaient se confirmer. Entre la fourche et la fourchette, la COVID-19 menace de poser un mur. Alors qu’il s’agit bien d’un problème collectif, les solutions recherchées jusqu’ici restent surtout individuelles. Or, il existe une autre option, peut-être moins évidente au Québec mais qui l’est moins pour une personne qui vient d’Haïti: le travail collectif ou communautaire.

L’idée est simple et n’a rien de nouveau: une communauté se réunit pour effectuer un travail que personne ne peut faire tout seul mais dont tout le monde a besoin sur le plan individuel. Cela peut se faire gratuitement avec réciprocité (tout le monde aide chacun à tour de rôle) ou contre rémunération. En plusieurs endroits dans le monde et dans plusieurs cultures, des traditions pareilles existent, avec bien entendu des variantes pratiques et culturelles notables. Qu’on pense par exemple au “konbit” (ou coumbite) en Haïti, aux “mingas” du Chili, et plus près de nous au “gadugi” de la Nation Cherokee ou encore au “barn raising” chez les Amish de Pennsylvanie. Il faut cependant faire attention à la façon de nommer les choses, ces traditions peuvent avoir un sens culturel profond. Ainsi, en Haïti, le coumbite (communauté de paysans offrant à chaque membre un travail agricole gratuit avec réciprocité) peut très bien constituer un acte de résistance politique et historique ou tout simplement s’insérer dans un mode de production capitaliste. Cela dit, cette tradition a déjà donné son nom à diverses initiatives communautaires prises à l’extérieur du pays, y compris au Québec.

Quoi qu’il en soit, le Québec a aussi une longue tradition en matière d’économie sociale et solidaire et dont le leadership en la matière dépasse les frontières (il suffit de penser au mouvement Desjardins). Il est donc bien placé pour trouver une inspiration dans les traditions de travail collectif pour affronter la crise actuelle. Concrètement, ce qui est proposé ici, c’est d’envisager que les agriculteurs québécois, dans un type de production donné ou selon d’autres critères (comme la proximité géographique), deviennent eux-mêmes des travailleurs agricoles disponibles pour travailler sur les autres fermes ayant des besoins similaires en main-d’oeuvre. Cette mutualisation pourrait sauver des récoltes. Même avec rémunération, un tel faisceau constituerait un beau geste de solidarité.

Un portrait sectoriel dressé en 2015 par le Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) fait état de plus de 1500 fermes au Québec rien que dans la production de légumes frais. Cette production se concentrait près des grands centres commerciaux et la Montérégie représente à elle seule 56% des superficies provinciales. Contrairement aux travailleurs en provenance d’autres secteurs que le gouvernement compte attirer, les producteurs maraîchers (ou agricoles en général) ont déjà l’expérience et la qualification. Dans les circonstances exceptionnelles actuelles, ils sont donc bien placés pour collectivement combler le manque de main-d’oeuvre agricole. Seule la barrière sociale subsiste. Si elle devait être surmontée, les retombées pourraient aller au-delà de la crise actuelle.

Pour autant, cette barrière sociale ne tombera pas toute seule. Même si l’esprit du coumbite relève avant tout du volontariat, le gouvernement pourrait jouer un rôle structurant (un peu comme il l’a fait avec l’initiative jebenevole.com) et fournir les incitatifs adéquats pour favoriser une action collective comparable. On peut penser notamment à son intervention dans l’analyse de la faisabilité de la chose, pour commencer, à l’organisation d’un transport sécuritaire, à la mise en relation des agriculteurs intéressés, au soutien pour le respect des normes sanitaires et même à un éventuel soutien financier. Le Québec vit une période charnière. C’est ensemble que les solutions doivent être trouvées et le Québec, par son histoire, est à une position privilégiée pour fournir un modèle de coopération qui pourrait à son tour inspirer d’autres cieux, au Canada comme ailleurs.