Archives du mot-clé système alimentaire

Lu pour vous: Les multinationales dans le système alimentaire

Référence de l’article

Rastoin, J. L. (2008). Les multinationales dans le système alimentaire. Revue Projet, (6), 61-69.

Mots-clés :

Grande distribution, industrie agroalimentaire, concentration, gouvernance des multinationales

Synthèse :

L’avènement du modèle alimentaire tertiarisé (Mait) aujourd’hui est le fruit des effets conjugués de différents facteurs historiques, économiques (le marché), socioculturels (démographie, genre, urbanisation, etc.) et technologiques (de l’invention du feu jusqu’aux développements récents des NTIC et des biotechnologies en passant par la révolution industrielle).

Les services et les marges représentent à eux seuls 50% du prix moyen des aliments dans les pays à haut revenu. Dans le Mait, des entreprises marginales de type TPE/PME et de puissantes multinationales coexistent : les structures de marché y sont donc duales.

Les chiffres d’affaires des multinationales concentrent le tiers de ceux de toute l’industrie agroalimentaire, qui elle-même domine l’industrie manufacturière de nombreux pays. Les plus grandes firmes du monde se retrouvent dans la grande distribution alimentaire.

Le paradoxe du Mait est d’être basé à la fois sur une logique de concentration accélérée des entreprises et sur une logique individualiste au niveau de la consommation.

C’est en amont de la production agricole, au niveau de la fourniture d’intrants et de matériels agricoles que la concentration est la plus marquée avec une présence forte –et controversée- des multinationales. De façon plus générale, une quarantaine de multinationales, dont une majorité provenant des États-Unis, dominent le système alimentaire mondial. Toutefois, la montée des fonds d’investissements et la constitution de multinationales dans certains pays émergents (Chine, Inde, Argentine, Brésil, Mexique) pourrait modifier le paysage. De plus, à cette concentration s’ajoute un intérêt renouvelé des grandes firmes agro-alimentaires pour l’intégration verticale de la production agricole. Les intérêts motivant ces évolutions soulèvent des préoccupations majeures en matière d’équité des rapports et des externalités négatives de la production.

Deux forces contradictoires sont à l’œuvre au sein de ces grandes firmes. Les intérêts des actionnaires les tirent vers la maximisation du retour sur investissement à court terme et la valorisation des actions à moyen et long terme. Mais ces horizons peuvent varier selon le type d’actionnaires (les spéculateurs visant un horizon plus rapproché que les familles fondatrices et les investisseurs individuels). La recherche de rentabilité maximum à court terme peut fortement motiver à placer des parts croissantes du capital sur les marchés financiers, et les risques associés à ces placements soulèvent de graves enjeux de sécurité alimentaire qui sont peu abordés. Quant à l’autre force, elle est portée par les parties prenantes (stakeholders) qui semblent tirer ces firmes vers des objectifs de développement durable et de façon plus éclatée, vers des objectifs d’équité salariale (salariés), d’amélioration du rapport qualité/prix (clients et consommateurs), de transparence (société civile). Quant au gouvernement, les objectifs qu’il porte vis-à-vis de ces firmes sont ambigus.

Les grandes firmes exploitent trois ressources stratégiques pour atteindre leurs objectifs.

Leur portefeuille de produits est de plus en plus simplifié et sophistiqué en même temps. Ainsi, voit-on par exemple les entreprises de la chimie en amont de la production agricole se spécialiser soit en production de semences, en santé végétale et animale ou en production d’engrais. L’autre aspect mentionné dans l’évolution du portefeuille de produits des grandes firmes renvoie à la symbolique du produit, notamment par la mobilisation des concepts de santé, de terroir et des outils du marketing en général (cas de Nestlé).

La décision de localisation des filiales de ces grandes firmes à travers différents pays dans le monde constitue un deuxième outil stratégique. On les voit s’implanter surtout dans des pays où le pouvoir d’achat est élevé ou augmente. Pour les filiales intervenant dans la fabrication, la possibilité de profiter d’un avantage comparatif dans le pays d’implantation est un critère de décision, ce qui soulève des questionnements quant à la concurrence avec les firmes des pays hôtes et à la possibilité de marginalisation de certaines zones de production agricole après l’entrée des filiales de multinationales.

Enfin, ces firmes misent sur une organisation et un management qui les orientent vers une concentration des données au sommet et la répartition des filiales à travers le monde selon un critère coûts/avantages.

Le caractère global (voire glocal) de ces grandes firmes et l’énorme pouvoir de marché dont elles peuvent disposer justifient les questionnements qu’elles soulèvent. Malgré ce pouvoir, parfois comparable à celui des gouvernements, ces firmes ne sont pas parvenues à réduire de façon satisfaisante la faim dans le monde. Elles contribueraient même à l’apparition de véritables problèmes de santé publique (obésité, diabète, cancers, etc.). De plus, les inégalités salariales qui existent au sein de ces grandes firmes et les disparités qu’elles peuvent provoquer entre régions et entre pays montrent les limites de ce modèle. Cela amène l’auteur à plaider pour un modèle alternatif basé sur la proximité.

Discussion critique

L’article est ambitieux. Il s’agit de présenter le système alimentaire mondial. On voit l’auteur, certes connu pour ses travaux sur le système alimentaire à l’échelle mondiale, dresser en seulement quelques lignes l’histoire du système alimentaire mondial. On peut douter que cette analyse soit complète et prenne en compte toutes les dimensions de la question. L’esprit de synthèse de l’auteur est certes remarquable, mais parfois il conduit à un discours discontinu où tantôt l’auteur parle de l’industrie agroalimentaire en général et tantôt il se concentre sur les multinationales dans le système alimentaire moderne.

Il est également déplorable de voir que l’auteur mélange sa position personnelle sur certaines questions controversées avec la partie scientifique de son analyse. Par exemple, l’auteur présente à la fin de l’article les grandes firmes comme des sources de pandémies comme les cancers. D’abord, il n’est pas sûr qu’on puisse parler de pandémie pour les cancers. Ensuite, il n’y a pas de consensus scientifique général sur les relations entre biotechnologies ou les pesticides et les cancers : les études les plus alarmantes sur la question et qui font autorité parlent à la rigueur de « cancérogénicité probable ». Certes, les préoccupations de l’auteur sont pertinentes compte tenu de l’énorme pouvoir  de ces multinationales (je ne sais pas s’il est rigoureux de parler de « pouvoir de marché » comme l’auteur), mais l’article accuse un manque certain de rigueur et de recul.

Ce qu’on peut retenir

Le système alimentaire mondial est basé sur un modèle alimentaire agro-industriel tertiarisé. Ce système dual est dominé par de grandes firmes multinationales, avec des petites firmes en marge. Les plus grandes firmes du monde se retrouvent dans la grande distribution alimentaire et les entreprises de l’industrie alimentaire figurent parmi les plus grandes de l’industrie manufacturière en général dans de nombreux pays. Les grandes firmes sont tirées par les objectifs contradictoires de leurs actionnaires et des parties prenantes (salariés, société civile, etc.), respectivement basés sur la maximisation du retour sur investissement à court ou moyen terme et la valorisation du capital et sur le développement durable. Ces firmes mobilisent trois principaux leviers stratégiques pour se développer : un portefeuille de produits spécialisé ou misant sur la symbolique (santé, proximité, etc.), une localisation des activités un peu partout dans le monde mais fonction de certains critères (marchés démographiques solvables, avantages comparatifs) ainsi qu’un management raisonné.